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Le chômage vu de l'intérieur : données réelles et idées reçues

Assistés, peu motivés, trop bien indemnisés… Les idées reçues sur les chercheurs d'emploi ont la vie dure. Le Baromètre Unédic (volet 7, décembre 2025) le confirme, et démontre que la connaissance des faits réels suffit à les faire reculer. Adrien Gaboulaud, data journaliste à l'Unédic, et Marianne Nicoulin, directrice d’agence France Travail, confrontent données et expérience de terrain pour remettre les pendules à l'heure.

Publié le  26/03/2026

Chaque année, l'Unédic publie son Baromètre sur la perception du chômage et de l'emploi. Cette 7e édition, réalisée avec le cabinet Elabe, dresse un constat saisissant : jamais depuis la crise Covid les Français n'avaient autant perçu une dégradation du marché du travail. Et pourtant, leur image du chômage reste largement déformée. Pour croiser regard statistique et réalité du terrain, deux experts prennent la parole. 

 

Un marché de l'emploi perçu comme dégradé 

66 % des Français estiment que la situation de l'emploi se dégrade (+16 pts en 1 an). 17 % seulement des actifs envisagent un changement de métier (-8 pts) 

Comment décririez-vous la situation de l'emploi aujourd'hui ? 

Marianne Nicoulin : En agence, nous percevons effectivement une forme d'inquiétude chez certains chercheurs d'emploi. Le contexte économique et les incertitudes peuvent peser sur le moral, notamment chez les personnes qui rencontrent plusieurs refus successifs ou dont la durée d'inscription s'allonge. Pour autant, la réalité reste plus nuancée. Dans certaines filières, les recrutements restent dynamiques : les services à la personne, l'hôtellerie-restauration, le transport-logistique ou encore l'industrie continuent de recruter. La difficulté tient souvent davantage à l'adéquation entre les profils disponibles et les compétences recherchées. Notre rôle est précisément d'apporter cette lecture fine du marché du travail : nos équipes sont en contact quotidien avec les entreprises et les chercheurs d'emploi, ce qui nous permet d'identifier les opportunités, d'adapter les accompagnements et de mobiliser rapidement les dispositifs. 

Adrien Gaboulaud : Les Français interrogés dans le cadre du Baromètre Unédic sont très pessimistes. Ils tendent à noircir le tableau, mais l'évolution est notable pour ce 7e volet : les deux tiers estiment que l'emploi se dégrade, soit 16 points de plus qu'en 2024. Ce constat survient dans un contexte particulier : au moment où le terrain est réalisé, les incertitudes politiques sont à leur comble. Le Baromètre montre que les perceptions des Français sont cohérentes avec l'évolution de la conjoncture. Certes, ils surestiment systématiquement le taux de chômage, mais la manière dont ils l'estiment suit les évolutions calculées par l'INSEE. 

 

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Rappelons que, parmi les chercheurs d'emploi, environ 40 % seulement sont indemnisés. Et l'indemnisation mensuelle moyenne versée est d'un peu plus de 1 000 euros, sensiblement moins que le SMIC. Des chiffres qui contredisent frontalement l'idée reçue d'allocations trop généreuses. - Adrien Gaboulaud

 

Pourquoi, selon vous, un actif en emploi évite-t-il de changer de poste en ce moment ? 

Marianne Nicoulin : Dans un contexte perçu comme incertain, beaucoup privilégient sans doute la stabilité, même si le poste ne correspond plus à leurs attentes. La crainte de perdre une sécurité financière ou contractuelle peut freiner les mobilités. Un échange avec les conseillères France Travail Pro de l'agence me confirme que très peu de candidats déjà en emploi se positionnent sur nos offres, même lorsque des CDI sont proposés. Dans ces situations, le conseil consiste à ne pas opposer sécurité et évolution professionnelle. Il est possible de préparer une transition progressive : explorer un autre secteur, rencontrer des employeurs, tester une activité, se former. L'important est de garder une capacité d'action sur son parcours plutôt que de subir les évolutions du marché du travail. 

Adrien Gaboulaud : Le Baromètre montre que les actifs en emploi sont moins nombreux à envisager un changement professionnel : 17 %, soit une baisse de 8 points. On peut rappeler que nous avions mesuré un mouvement important à l'issue de la crise Covid-19, avec une émergence de nouvelles aspirations professionnelles. Ce moment semble passé. Ce « gel » des trajectoires professionnelles est une réalité que les données confirment. 

Le chômage : une situation subie, pas choisie 

74 % des Français voient le chômage comme une situation subie. 96 % pensent que tout le monde peut y être confronté au cours de sa carrière 

Quelles sont les vraies causes du chômage, au-delà des idées reçues ? 

Marianne Nicoulin : Sur le terrain, les situations sont très diverses, mais le chômage résulte rarement d'une seule cause. Il est souvent lié à des transformations économiques : fermetures d'entreprises, réorganisations, transitions sectorielles. Beaucoup de personnes que nous accompagnons ont connu des parcours stables pendant plusieurs années avant de perdre leur emploi. Elles vivent donc cette situation comme une rupture inattendue. Il arrive que certaines personnes se sentent responsables de leur situation. Une partie du travail des conseillers et des psychologues du travail consiste à remettre les choses en perspective : analyser les facteurs extérieurs, valoriser les compétences et redonner une vision plus objective du parcours professionnel. Par exemple, dans notre agence, nous avons mené l'action « L'art d'accéder à l'emploi » autour de la photographie et du portrait, qui a permis d'accompagner des chercheurs d'emploi sur la confiance en soi et la valorisation de leurs compétences. 

Adrien Gaboulaud : Notre étude nous permet de cerner les causes perçues par l'opinion. L'idée que « les gens ne veulent pas travailler » est mise en avant par une partie des Français, mais dans l'ensemble, ce sont les différentes causes liées au marché du travail qui ressortent en tête. C'est un point important : les Français, même lorsqu'ils expriment des opinions critiques, attribuent majoritairement le chômage à des facteurs systémiques plutôt qu'à la volonté des individus. 

 

Le chômage est-il devenu plus difficile à vivre financièrement ? 

Marianne Nicoulin : La dimension financière est très présente dans les échanges que les conseillers ont avec les chercheurs d'emploi. La perte de revenus fragilise l'équilibre du foyer et crée une pression supplémentaire dans la recherche d'emploi. À l'agence, des sessions collectives co-animées par un conseiller placement et un conseiller référent indemnisation sont systématiquement proposées aux nouveaux inscrits pour les informer sur les règles d'indemnisation et éviter que des inquiétudes liées aux droits ne freinent leurs démarches. Nous présentons aussi les aides mobilisables pour faciliter la reprise d'activité, et nous mobilisons l'ensemble des partenaires lorsque des difficultés sociales et financières apparaissent. 

Adrien Gaboulaud : Les trois quarts des chercheurs d'emploi confient que leur situation financière s'est dégradée depuis leur entrée au chômage. Cela rappelle à quel point le chômage est une situation inconfortable.  

 

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Derrière le mot chômage, il y a des personnes avec des parcours de vie, des compétences, des projets. La grande majorité des chercheurs d'emploi sont pleinement engagés dans leur recherche et dans leur volonté de retrouver une activité. - Marianne Nicoulin 

Stigmatisation : les chercheurs d'emploi sous pression 

41 % des chercheurs d'emploi déclarent subir des reproches au quotidien (+8 pts en 1 an) • 64 % font l'objet de suspicions sur leur recherche active d'emploi 

Avez-vous le sentiment que les chercheurs d'emploi sont encore stigmatisés, par la société, mais aussi par les entreprises ? 

Marianne Nicoulin : Certains chercheurs d'emploi nous disent effectivement ressentir des jugements ou des incompréhensions, que ce soit dans leur entourage ou dans le regard porté sur leur situation. Le sentiment de culpabilité peut aussi apparaître, avec l'impression d'être illégitime à prendre du temps pour réfléchir à son parcours. Dans le même temps, l'expérience terrain montre que la grande majorité des chercheurs d'emploi sont engagés dans leurs démarches et recherchent activement des opportunités. France Travail agit aussi pour faire évoluer certaines représentations, notamment auprès des entreprises. Les conseillers France Travail Pro travaillent au quotidien pour objectiver les compétences des candidats et dépasser les idées reçues : valorisation des recrutements réussis, mises en relation directes, périodes d'immersion, recrutements par simulation. Derrière chaque chercheur d'emploi, il y a des compétences et un projet professionnel à révéler. 

Adrien Gaboulaud : Les chercheurs d'emploi ressentent fortement les critiques qui leur sont adressées au quotidien, 41 % disent en être visés, une proportion en forte hausse dans notre dernier Baromètre. Cependant, il y a une ambivalence dans l'opinion qui ne ressort pas toujours dans le débat public. D'abord, une écrasante majorité de Français considèrent que tout le monde peut connaître une période de chômage. Ensuite, les propos les plus hostiles aux chercheurs d'emploi sont systématiquement minoritaires : 64 % des Français rejettent l'idée que les chômeurs sont des « assistés ». 

 

Comment aider une personne au chômage à maintenir sa confiance en elle ? Est-ce également le rôle de France Travail ? 

Marianne Nicoulin : C'est un enjeu central de l'accompagnement. La recherche d'emploi peut être une période exigeante et parfois décourageante. Dans ces situations, l'accompagnement intensif est le plus pertinent : il crée un cadre dans lequel la personne se sent suffisamment en sécurité pour oser se confier. Grâce aux échanges réguliers et à l'écoute active, le conseiller peut comprendre réellement la situation, ses freins et ses ressources. Un exemple concret : nous avons accompagné une femme, diplômée bac+4, bénéficiaire d'une RQTH, également proche aidante pour ses parents. Elle avait totalement perdu confiance en elle. Grâce à un accompagnement global, elle vient de prendre un poste d'AESH dans un collège ; un emploi qui répond à sa situation personnelle, valorise ses compétences et fait sens pour elle. C'est une belle réussite

Adrien Gaboulaud : Dans les différents volets de notre Baromètre, nous avons pu constater régulièrement que les chercheurs d'emploi refusent le rôle de victime qu'on leur attribue parfois. De larges majorités se disent « persévérants », « courageux », « dynamiques », alors même qu'une majorité de personnes en emploi n'imaginent pas qu'un chômeur puisse revendiquer de telles qualités. En 2023, nous avions approfondi la question des compétences relationnelles : les chercheurs d'emploi étaient systématiquement plus nombreux que les actifs en emploi à s'estimer très bons sur les différentes compétences testées. La période de chômage, parce qu'elle oblige à une réflexion sur son parcours, forge aussi des ressources insoupçonnées. 

 

L'Assurance chômage : un droit, un filet et un tremplin 

87 % des Français considèrent les allocations chômage comme un droit issu des cotisations. 37 % des actifs ayant changé d'emploi n'auraient pas pu le faire sans elles 

L'Assurance chômage joue-t-elle encore son rôle de tremplin professionnel ? 

Marianne Nicoulin : Oui, dans de nombreux parcours, l'Assurance chômage permet de sécuriser une transition professionnelle. Elle donne le temps d'envisager un nouveau projet, de se former ou de créer son activité. Au sein de l'agence, nous favorisons la découverte de métiers dans des secteurs prioritaires par des ateliers de détection de potentiels et des immersions. Les porteurs de projet sont nombreux. Des conseillers placement et indemnisation sont référents sur le sujet et accompagnent les créateurs d'entreprise dans leur projet. Au-delà du soutien de l'Assurance chômage, il est important de sécuriser le projet pour qu'à terme le créateur puisse se dégager un salaire. 

Adrien Gaboulaud : Face à une conjoncture incertaine, on voit reculer la perception du chômage comme un « passage entre deux emplois ». Il n'en reste pas moins que 37 % des personnes qui ont changé d'emploi au cours de leur vie professionnelle déclarent qu'elles n'auraient pas pu faire cette transition sans les allocations chômage. On peut aussi rappeler le soutien très fort qu'apporte l'Assurance chômage à la création d'entreprise : on estime qu'environ 3 créations d'entreprises sur 10 sont effectuées dans le cadre de dispositifs du régime. Un chiffre qui dit beaucoup sur le rôle réel, et méconnu, de l'Assurance chômage comme levier d'action professionnelle. 

 

Idées reçues : l'information change le regard 

60 % des Français surestiment le taux de chômage (15 % estimé vs 7,5 % réel). Après information, les critiques reculent de 6 à 8 points selon les indicateurs 

Pourquoi les Français ont-ils une image si déformée du chômage ? 

Marianne Nicoulin : Sur le terrain, nous rencontrons parfois des clichés tenaces : que les chercheurs d'emploi seraient passifs, peu motivés, ou qu'ils ne chercheraient pas vraiment à travailler. En réalité, ils multiplient les occasions de rencontrer les employeurs. On peut le remarquer sur les événements emploi où ils s'inscrivent eux-mêmes, et sur le nombre de candidatures envoyées. Information et pédagogie sont fondamentales : partager des chiffres fiables, présenter des cas concrets, montrer la réalité des parcours, c'est ce qui permet de faire reculer les idées reçues et de changer durablement le regard de la société sur le chômage. 

Adrien Gaboulaud : Une majorité de Français ont connu ou connaîtront le chômage, c'est une expérience de vie majoritaire et normale, pour reprendre une formule du chercheur Charly Marie. Et pourtant, des biais de perception demeurent. Notre enquête met en lumière un point frappant : lorsqu'on partage aux personnes interrogées des éléments factuels sur les réalités du chômage, les perceptions les plus négatives reculent systématiquement. Par exemple, si on demande si les allocations chômage sont trop élevées, 36 % se disent d'accord. Mais si on pose la question à partir d'un cas concret avec un montant rapporté à un salaire de référence, ce chiffre s'effondre à 13 %. Les faits changent le regard, c'est la leçon principale de ce Baromètre. 

Un dernier mot 

Quel message aimeriez-vous adresser aux Français sur le chômage ? 

Marianne Nicoulin : Cette période de transition fait ou fera partie de la vie professionnelle de nombreux d'entre nous. Chaque jour, les équipes de France Travail sont mobilisées pour accompagner ces transitions, sécuriser les parcours et créer des passerelles entre les compétences et les besoins des entreprises.  

Adrien Gaboulaud : Le chômage est un sujet parfois complexe, mais il mérite que l'on s'y intéresse, parce qu'il n'est pas un phénomène isolé qui ne concerne que quelques-uns. La période de chômage est une transition, et l'Assurance chômage est là pour l'accompagner et la rendre moins périlleuse. À l'Unédic, nous œuvrons pour expliquer les règles d'Assurance chômage et pour diffuser les statistiques et les informations fiables qui rétablissent la réalité des faits face aux fantasmes. 

En un mot, quelle est la priorité n°1 pour améliorer le regard de la société sur le chômage ? 

Adrien Gaboulaud : « Éclairer », parce qu'il est important de donner à voir la réalité du chômage et la diversité des chercheurs d'emploi. 

Marianne Nicoulin : « Connaissance », parce que lorsque l'on comprend mieux la réalité du chômage et les parcours des chercheurs d'emploi, le regard devient plus juste et plus équilibré. 

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