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Le monde du travail post-Covid : rupture ou continuité ?

Depuis la fin de la crise sanitaire, un grand nombre d’interrogations ont surgi concernant les mutations introduites dans notre rapport au travail. Des conséquences du télétravail à la « grande démission », une série de sujets occupent les discussions de ces derniers mois. Qu’en est-il réellement ? Derrière ces différents phénomènes, le travail a-t-il véritablement subi un changement de perception ?

Publié le  16/05/2023

Un nouveau rapport au travail ?

S’il est un point sur lequel les différents travaux effectués à propos du rapport des Français au travail depuis deux ans convergent, c’est sur le caractère exceptionnel des transformations engendrées par la pandémie. Comme l’a souligné Romain Bendavid dans une note pour la Fondation Jean Jaurès, ces bouleversements n’ont cette fois-ci pas été l’œuvre des entreprises mais bien des actifs eux-mêmes. Quel est cependant le rapport au travail qui découle des transformations engendrées par la crise ?

Le récent rapport de l’Institut Montaigne montre bien que le niveau de satisfaction des actifs par rapport à leur travail reste constant depuis une vingtaine d’années (aux alentours de 76 %). Reprenant à son compte la théorie des deux facteurs de Frederick Herzberg (Work and the Nature of Man, 1966), le rapport met en avant l’indépendance des causes actuelles de satisfaction (carrière, sens attribué au métier, reconnaissance) et d’insatisfaction au travail (management, rémunération, conditions matérielles). 

La véritable transformation de notre rapport au travail ne peut être analysée en dehors d’un cadre historique. Comme l’ont rappelé Flora Raumlin et Romain Bendavid, le travail occupe une place de moins en moins centrale dans la vie des Français et cela indépendamment du niveau de satisfaction à son égard. En 1990, 60 % des Français interrogés accordaient une place « très importante » au travail dans leur vie, en 2021 ils n’étaient plus que 24 %. Interrogeant le rôle de nombreuses professions dans la société, renforçant dans le même temps l’angoisse à l’égard de l’avenir climatique et les comportements individualistes, la crise sanitaire a redéfini la place du travail dans la vie des individus. 


 

« En 1990, 60 % des Français interrogés accordaient une place « très importante » au travail dans leur vie, en 2021 ils n’étaient plus que 24 % (Fondation Jean Jaurès)


Télétravail, grande démission, « quiet-quitting » : mythes et réalités

Peut-on pour autant justifier à partir de cette dynamique globale une série de phénomènes épars ? Ces derniers mois ont été jalonnés par des discussions à propos de différentes formes de rejet voire d’abandon du travail. Le premier de ces phénomènes était celui de la « grande démission ». Du printemps 2021 jusqu’au mois d’avril 2022, les États-Unis ont bel et bien connu une vague de démissions extrêmement importante représentant près de 20 millions de cas dans les premiers mois de 2022. En France, une étude de la Dares a bien montré qu’un tel phénomène ne s’était pas produit dans notre pays. Même si les niveaux de démission ont atteint au sortir des confinements les étiages de 2008-2009, ils ne constituent pas, en volume global, une situation comparable à celle outre-Atlantique.

Plus récemment, un autre phénomène a suscité l’intérêt. Il s’agit du « quiet-quitting », soit une diminution volontaire de l’implication au travail. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le fait que le travail, de manière générale, n’occupe plus une place aussi centrale qu’auparavant dans nos vies n’engendre pas la disparition de toute forme d’implication. Citée dans le rapport de la Fondation Jean Jaurès, une enquête Ifop pour Diot-Siaci a montré que 68 % des salariés affirment « s’investir autant qu’avant la crise dans leur travail » et 77 % considèrent en général « faire plus que ce qui est attendu d’eux ». Plutôt qu’une démission silencieuse, le « quiet quitting » dénoterait le besoin que ressentent les salariés de cloisonner le temps de travail et le temps personnel ainsi qu’une véritable baisse de motivation liée notamment à un manque de reconnaissance. 


 

68 % des salariés affirment « s’investir autant qu’avant la crise dans leur travail » et 77 % considèrent en général « faire plus que ce qui est attendu d’eux »*.


Sujet de débat également, le télétravail fait lui aussi partie des éléments de rupture dans notre rapport au travail depuis la fin de la crise sanitaire. D’après l’étude de l’Institut Montaigne citée précédemment, fin 2022, 40 % des salariés et des indépendants affirment pratiquer régulièrement le télétravail contre 7,4 % seulement en 2017. Si de grandes différences demeurent cependant en fonction du type de professions qui peuvent ou non travailler de cette manière, la plupart des salariés concernés en sont satisfaits et, contrairement aux idées reçues, sans que cela n’ait d’impact réel sur la durée effective de travail. Comme l’ont souligné les auteurs de la partie consacrée au télétravail dans la note de la Fondation Jean Jaurès, la France reste bien en deçà des proportions de télétravail observées chez nos voisins européens (34 % contre 61 % pour l’Allemagne et 56 % pour l’Italie) et conserve un grand nombre d’inégalités dans son déploiement. 

 

Temps de travail et temps au travail : le grand enjeu

Si la crise sanitaire a eu un effet sur les pratiques quotidiennes des travailleurs, il est indéniable que le principal élément de changement se situe au niveau de la place et du sens accordé au travail dans nos vies. Plus particulièrement, l’enjeu qui cristallise bon nombre d’attentes et de demandes n’est autre que celui du temps de travail. Dans leur note pour la Fondation Jean Jaurès, le philosophe Frédéric Worms et la psychanalyste Hélène L’Heuillet proposent d’opérer une distinction entre « temps de travail » et « temps au travail » afin de mieux cerner la spécificité des interrogations actuelles sur ce sujet. 

En effet, il convient de noter, d’après l’étude de l’Institut Montaigne, qu’un tiers des salariés considère faire face à une charge de travail excessive et une majorité d’entre eux estime qu’elle s’est alourdie en l’espace de cinq ans. Malgré la diminution effective du temps de travail depuis les années 1970, plusieurs facteurs viennent fournir une explication à ce ressenti : relation dégradée avec le management, manque d’autonomie ou encore charge psychique importante. En outre, de tels résultats sont accentués en fonction de la pénibilité des professions. 

Contrairement aux idées reçues, la question du temps de travail ne témoigne donc pas d’un manque d’engagement ou d’une volonté d’en faire moins, mais bien davantage d’une impossibilité d’accomplir, dans les conditions souhaitées par les salariés, les tâches qui leur sont confiées. Avec la crise sanitaire, les enjeux de reconnaissance et d’utilité sont revenus sur le devant de la scène. Associés à la possibilité d’une réorganisation profonde des activités, attestée par l’essor du télétravail, ces demandes traduisent bien souvent une volonté de repenser le temps consacré au travail lui-même et de lui redonner toute sa valeur, dans la vie comme dans la société. 


Lire aussi : Le futur du travail à l’étude 

* enquête Ifop pour Diot-Siaci 


 

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