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« Grande démission » : mythe ou réalité ?

Fin 2021, un mouvement de démissions massives touchait les États-Unis puis la France. Un an plus tard, qu’en est-il réellement de cette « Grande démission » ? Que dit-elle des nouveaux rapports au travail ?

Publié le  05/05/2023

Fin 2021 et début 2022, le nombre de démissions a atteint un niveau historiquement élevé, avec près de 520 000 démissions par trimestre, dont 470 000 démissions de CDI, selon la Dares* qui évoquait à l’époque un risque de « Grande démission ». Cette notion est apparue aux États-Unis, alors que ce pays subissait un mouvement similaire. En France, le phénomène a concerné en grande partie des salariés ayant vécu des périodes de chômage partiel dans les mois précédents, du fait de la crise sanitaire. En juin 2021, on notait une nette hausse des ruptures conventionnelles, dépassant les niveaux atteint avant 2019. Le contexte de crise a aussi entraîné la non-reprise de CDD dans des secteurs qui ont souvent recours à ce type de contrat : l’hôtellerie-restauration, le tourisme, la culture, les loisirs… 


 

Une remise en question profonde

Un an plus tard, qu’en est-il ? La France vit-elle réellement une démission massive de ses travailleurs ? Et, plus généralement, les Français sont-ils vraiment en rupture avec le monde du travail ? D’après la Dares, le taux de démission est un indicateur cyclique. Il est bas durant les crises et il augmente en période de reprise, d’autant plus fortement que l’embellie conjoncturelle est rapide. Dans ce contexte, la hausse des démissions apparaît donc normale, en lien avec la reprise à la suite de la crise sanitaire. Toutefois, d’autres mécanismes sont aussi à l’œuvre derrière ce phénomène.

 

« Un Français sur deux songerait à se reconvertir. »

Étude BVA Visiplus

L’élément déclencheur a été, sans aucun doute, le contexte épidémique et les différents confinements qui ont induit chez de nombreux salariés une remise en question profonde de leurs choix professionnels. Les employés sont de plus en plus attentifs aux conditions de travail, aux perspectives de carrière, au niveau de salaire, et à l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Ils souhaitent donner du sens et de la valeur à leur activité professionnelle et ils n’hésitent plus à quitter leur entreprise si ces conditions ne sont pas satisfaites. 

Le taux de chômage, à son plus bas niveau depuis 2008, devient également un facteur encourageant : les salariés quittent plus facilement leur emploi, car ils savent qu’ils en retrouveront un autre rapidement. De plus, la sécurité de l’emploi promise par un CDI ne suffit pas toujours à combler leurs aspirations. Parmi les démissionnaires, beaucoup sont passés du statut de salarié à celui d’indépendant et les réorientations sont aussi très prisées : un Français sur deux songerait, en effet, à se reconvertir**.


 

La « démission silencieuse » serait pratiquée par plus d’un tiers des actifs en France.


Cette remise en question se traduit également par la tendance au « quiet quitting », ou « démission silencieuse », qui serait pratiquée par plus d’un tiers des actifs en France. Il s’agit pour ces salariés de ne faire que le strict minimum au travail, en refusant de faire des heures supplémentaires ou d’effectuer des tâches ou des missions qui ne sont pas inscrites dans leur contrat. Par ailleurs, 61 % des salariés français préfèrent désormais gagner moins d’argent, mais avoir plus de temps libre***. Même s’ils sont 84 % à considérer que leur travail est important****. Ainsi, si les Français restent attachés à la valeur travail, il y a un changement notable dans la manière d’envisager leur activité professionnelle.

 

Un phénomène « qui n’en est pas un »

Ces aspirations au changement ne sont cependant pas toujours suivies d’effets. D’après une enquête IFOP5 menée fin 2022, une majorité de salariés (53 %) songeait alors à démissionner, quand ils n’étaient que 45 % début 2022. Cette progression ne s’est pas pour autant transformée en vague de démission massive. Cela est dû en partie à la conjoncture économique marquée par une forte inflation et des perspectives plus sombres fin 2022 que fin 2021. De fait, même si l’envie de démissionner progresse, les salariés français demeurent massivement attachés au salariat, selon l’étude sur les nouveaux rapports au travail de la Fondation Jean Jaurès******.

 

Les difficultés de recrutement créent des opportunités pour les salariés déjà en poste


De même, l’étude publiée par la Dares* indique que le taux de démission a certes atteint son niveau le plus élevé depuis la période 2008-2009, mais celui-ci ne concerne qu’une proportion résiduelle de salariés (2,7 %), loin du phénomène de « Grande démission ». Le nombre élevé des démissions est aussi à mettre en regard avec les tensions actuelles sur le marché du travail. Les difficultés de recrutement sont à des niveaux inégalés, notamment dans l’industrie manufacturière, les services et le bâtiment.

Cette situation crée des opportunités pour les salariés déjà en poste et est susceptible en retour de conduire à des démissions plus nombreuses.
L’Institut Montaigne******* rejoint les mêmes conclusions et affirme que la « Grande démission » est un mythe : les évolutions législatives (comme l’introduction de la rupture conventionnelle en 2008) combinées à une situation du marché du travail exceptionnellement favorable aux salariés suffisent à expliquer ce phénomène, « qui n’en est pas un ». Les nouvelles aspirations professionnelles des actifs sont cependant bien réelles, et les entreprises doivent en tenir compte pour attirer et fidéliser leurs collaborateurs.


 

Des salariés en quête de sens

Le premier levier incontournable est la revalorisation salariale. Certains secteurs l’ont bien compris, à l’image de l’hôtellerie-restauration qui a signé dès la fin 2021 un premier accord de branche en ce sens. Mais au-delà de la question des salaires, les entreprises ont tout intérêt à prendre en compte les nouvelles aspirations de leurs salariés, notamment parmi les jeunes générations qui sont plus promptes à changer d’emploi en cas d’insatisfaction. 

 

 

Les entreprises doivent se montrer flexibles et adapter leurs conditions de travail


Pour éviter la fuite des talents et conserver leurs meilleurs éléments, elles doivent se montrer flexibles et adapter leurs conditions de travail. Du télétravail à la semaine de 4 jours, les entreprises se transforment pour répondre aux attentes de leurs collaborateurs. Selon l’institut Montaigne7, avoir des perspectives de carrière, être reconnu dans son travail, avoir de bonnes relations avec le manager et avoir la possibilité de télétravailler sont des facteurs décisifs qui expliquent qu’une personne est satisfaite au travail. 

Ainsi, même si la « Grande démission » n’est qu’un mythe, tout indique que la relation au travail est en train de changer profondément. Pour rester attractives, les entreprises doivent faire preuve de créativité, redonner du sens aux missions qu’elles proposent et créer un nouvel esprit d’équipe adapté à leur organisation.
 

* La France vit-elle une « Grande démission » ? Dares, octobre 2022
** Étude BVA Visiplus 
*** Enquête IFOP pour Solutions solidaires, réalisée en septembre 2022 auprès d’un échantillon représentatif 1 011 Français âgés de 18 ans et plus
**** Norme IFOP de climat social, enquête menée en octobre 2022 auprès d’un échantillon représentatif de 1 300 salariés
***** Enquête IFOP pour Diot Siaci menée au dernier trimestre 2022, auprès d’un échantillon représentatif de 1 003 salariés
******  “Je t’aime, moi non plus” : les ambivalences du nouveau rapport au travail », Fondation Jean Jaurès, janvier 2023
*******« Les Français au travail, dépasser les idées reçues », Institut Montaigne, février 2023
 

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