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Sophie Grataud, référente nucléaire : «Je suis investie à 200% dans le nucléaire !»
Aussi à l'aise sur un podium qu'en tenue étanche dite Mururoa, Sophie Grataud, conseillère et référente nucléaire à l’agence France Travail de Thionville Beauregard, a patiemment construit une véritable filière de recrutement et de formation autour de la centrale de Cattenom. Arrivée à l’agence en 2008, à une époque où le nucléaire n’y était pas encore un sujet, elle se porte volontaire pour défricher ce terrain nouveau. 18 ans plus tard, elle n’a rien perdu de son enthousiasme. Portrait.
Publié le 20/03/2026
«Mon responsable d'équipe m'a donné carte blanche pendant un an. Evidemment, si, au bout d’un an, nous n’obtenions aucun résultat, je repartirais sur autre chose». Dès son arrivée à l’agence de Thionville Beauregard, Sophie Grataud s’empare du dossier avec une énergie qui ne l’a pas quittée depuis. Elle plonge dans l’écosystème des sous‑traitants du nucléaire, notamment via le GIMEst, groupement des industriels de la maintenance de l’Est, et tisse un premier réseau d’entreprises et d’organismes de formation qui servira de socle à tout ce qui suivra.
Le contexte change de dimension en 2014. «L'autorité de sûreté du nucléaire a donné son aval à EDF pour augmenter la durée de vie des centrales. On a appelé ça le grand carénage. On a monté une cellule et on m'a tout de suite attitrée aux entreprises du nucléaire. On n'était pas encore «référent» nucléaire mais je faisais partie de la commission emploi formation au niveau de ce grand carénage avec la sous-préfecture», explique Sophie. Ce programme de prolongation de la durée de vie des centrales va doper durablement les besoins en compétences. Une cellule dédiée est créée, Sophie devient rapidement interlocutrice de référence des entreprises prestataires et commence à structurer une démarche d’anticipation des besoins.
«Il y a une vraie confiance et une vraie solidité des relations depuis 2014, 2015 où effectivement je suis connue et reconnue dans mon métier» Sophie Grataud
Dix‑huit ans plus tard, le bilan est à la hauteur de cette constance : environ 1 300 demandeurs d’emploi formés depuis 2015, dont près de 75% travaillent toujours dans la filière. Sophie en parle avec lucidité, sans rien masquer des difficultés : «Notre taux de perte de 25% s'explique par trois facteurs : les salaires puisqu'on est proches du Luxembourg ; la technicité du métier puisqu’il y a énormément de procédures ; et les déplacements puisqu'on demande aux candidats d'avoir une mobilité nationale. Au bout de quelques années, il faut bien admettre que ça épuise surtout si on a une vie de famille. Mais c’est souvent non négociable. D’ailleurs, aujourd’hui, j'ai un peu plus de déperdition. On a des demandeurs d'emploi qui se forment mais qui ensuite ne veulent pas signer de contrat. Et dans le nucléaire, le problème c'est que les formations coûtent très cher».
Au fil des années, Sophie consolide un réseau dense et dynamique avec les sous‑traitants, EDF et les partenaires institutionnels. Elle siège aux assemblées générales du GIMEst, met à disposition des données de déclarations préalables à l’embauche pour suivre l’évolution des recrutements, et contribue à donner une vision d’ensemble du marché local. «Il y a une vraie confiance et une vraie solidité des relations depuis 2014-2015 où effectivement je suis connue et reconnue dans mon métier. Parce que j'ai bossé, je connais les métiers, je connais les entreprises, la réglementation, les habilitations nucléaires etc.» précise-t-elle. Egalement engagée au sein du CEITEDI Grand Est, campus d’excellence dédié à la transition énergétique et à la décarbonation de l’industrie, elle travaille en lien étroit avec l’Université des métiers du nucléaire pour promouvoir les formations et les carrières dans la filière.
Sophie, une référente tout terrain
Sur le terrain, son action se traduit par des dispositifs très concrets. Tous les deuxièmes mercredis du mois, elle anime «Les mercredis du nucléaire», des ateliers d’information réunissant 8 à 12 personnes en moyenne. Elle y présente la filière, ses enjeux, ses contraintes, ses avantages, et détaille seize métiers cibles dans la logistique, la métallurgie et l’électromécanique. Les participants intéressés remplissent une fiche de synthèse professionnelle. «Quand j'ai des opportunités ou des demandes de recrutement, je pioche dans ces fiches. Je gagne du temps en travaillant sur ce vivier tout en sécurisant le recrutement». Elle intervient aussi dans les lycées professionnels et participe tous les deux ans, avec EDF, le forum Énergie de Cattenom, événement de deux jours mêlant entreprises sous‑traitantes, services d’EDF et organismes de formation, destiné aux scolaires puis au grand public.
«J'en suis à ma 39e visite de site en 17 ans !» Sophie Grataud
Sophie n’est pas seulement une «interface» entre entreprises et candidats : elle se rend elle‑même très régulièrement sur site avec des demandeurs d’emploi mais également avec ses collègues, notamment les nouveaux arrivants. «J'en suis à ma 39e visite de site en 17 ans ! J’organise ces visites de la centrale pour les agents France travail. Je leur présente les différents métiers, les enjeux, je les rassure également par rapport aux procédures et un environnement souvent fantasmé». En 2025, Sophie a piloté 118 préparations opérationnelles à l’emploi nucléaires (POE), dont une partie avec des aides régionales, principalement sur des Certificats de qualification professionnelle (CQP) de tuyauteur, soudeur et mécanicien robinetier. Pour 2026, elle a déjà une cinquantaine de projets de recrutement en cours, essentiellement en mécanique, soudure et tuyauterie, avec des besoins récurrents d’une dizaine de postes par module. À cela s’ajoutent chaque année 40 à 50 recrutements d’agents logistiques (échafaudeurs, agents de nettoyage, agents de servitude), sur des contrats souvent limités aux arrêts de tranche, d’où un turnover important. Dans ce paysage exigeant, Sophie apparaît comme une figure pivot, à la fois experte et repère. Elle revendique sans détour son investissement : «Je suis investie à 200% dans le nucléaire !». Sophie connaît sur le bout des doigts les prix, les organismes de formation, les montages de financement, et repère très vite quand un devis n’est pas cohérent.
Son cheval de bataille : la méconnaissance des métiers du nucléaire
Au cœur de son engagement, il y a aussi une conscience aiguë des enjeux sociaux et de diversité, notamment sur la place des femmes dans ces métiers. Elle constate une féminisation progressive dans la logistique, mais beaucoup plus difficile dans les métiers d’exécution technique – chaudronnerie, mécanique, soudure – où le poids du matériel, la culture de milieu, encore très masculine, et surtout les conditions de déplacement freinent les vocations. «Les équipes partent rarement seules. Les hommes louent des gîtes entre eux, mutualisent leurs frais et parviennent ainsi à améliorer significativement leur rémunération en déplacement. Les femmes, elles, doivent souvent louer une chambre individuelle pour des raisons de sécurité et de confort, engloutissant ainsi leurs indemnités journalières. Certaines finissent par renoncer, comme cette chaudronnière contrainte qui a fini par abandonner un métier qu’elle aimait pour des raisons purement économiques et de conditions de vie». Sophie pointe aussi la méconnaissance profonde des métiers du nucléaire. Dans ses ateliers du mercredi, elle accueille environ 80% d’hommes, tandis que beaucoup de femmes viennent en espérant des postes administratifs ou RH, sans imaginer que des métiers de logistique, de remise en état, de magasinage ou de contrôle non destructif puissent leur être accessibles. «J’insiste sur les postes où la minutie, l’organisation et la gestion de stock priment sur la force physique, et où la présence de femmes est appréciée. C’est pour ça qu’il faut multiplier les actions de sensibilisation : ateliers , forums, webinaires, interventions avec l’Université des métiers du nucléaire».
Au fil de son récit, se dessine le portrait d’une professionnelle passionnée, solide et profondément ancrée dans son territoire, qui a fait du nucléaire non seulement un domaine d’expertise, mais aussi un véritable engagement. Référente, médiatrice, passeuse de métiers, elle incarne ce lien discret mais décisif entre une grande filière industrielle, des entreprises prestataires en tension permanente de recrutement, et des publics souvent éloignés d’un secteur qu’ils connaissent mal. Sophie, en somme, est devenue l’un des visages familiers du nucléaire à Thionville et autour de Cattenom, et rien ne laisse penser qu’elle compte lever le pied.
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